Les premiers romans d’auteurs musulmans en Algérie datent en effet de cette période où la colonisation semble ne plus devoir être remise en question. Il s’agit surtout de:
-1/ Ahmed Ben Mostapha, goumier (1920) de Mohammed Ben Cherif
-2/ Zohra, la femme du mineur, (1925)
de Abdelkader Hadj-Hamou de
-3/ l’ébauche d’un idéal (1928)
de Mamoun
-3/El Eudj, captif des Barbaresques (1929)
de Chukri Khodja
-4/Myriem dans les palmes (1936)
de AGHA Mohammed Ould Cheikh.
Ces romans sont cependant en petit nombre, et sont écrits le plus souvent par des fonctionnaires « indigènes » de l’administration coloniale. Les critiques algériens qui les ont décrits depuis les considèrent souvent comme une sorte de sous-ensemble dans la littérature coloniale de l’Algérie de l’époque. Cette dernière, sous le nom d’Algérianisme, se considérait d’ailleurs comme algérienne. On peut en citer pour mémoire les romanciers lauréats du Grand Prix littéraire de l’Algérie, entre 1921 et 1938 : Ferdinand Duchêne, Maximilienne Heller, Louis Lecoq, Gabriel Audisio, Charles Courtin, Robert Randau, Jeanne Faure-Sardet, Lucienne Favre, A. Tony-Zannet, Magali-Boisnard et Paul Achard. L’Algérianisme dont le théoricien le plus connu était Robert Randau insistait alors sur la méditerranéïté d’une identité algérienne de souche essentiellement latine, dans laquelle la dimension nord-africaine était surtout une manière de s’affirmer en opposition à la « Métropole », sans pour autant accepter la dimension arabo-musulmane de cette Afrique du Nord. Aussi l’itinéraire des héros de ces premiers romanciers musulmans est-il souvent celui d’une assimilation à la culture des colons, comme le montre le titre même du plus ancien des textes qu’on vient de citer. D’autres titres fleurent bon un exotisme de bon aloi qu’on trouve aussi chez les romanciers coloniaux de la même époque.
La présente étude portera sur les écrivains proprement algériens d’expression française, au sens où l’on entend « algérien » depuis que ce pays a conquis son indépendance. Mais il convenait de signaler ces précurseurs, et surtout que le mot « algérien » n’a pas eu toujours l’acception devenue évidente depuis.
Il convient aussi de signaler une autre filiation, plus pertinente celle-ci : non plus celle des Algérianistes au paternalisme un peu encombrant malgré la qualité de certaines oeuvres, mais celle de ce qu’on a appelé « L’Ecole d’Alger ». Il s’agit d’un groupe d’écrivains parmi lesquels on retrouve Gabriel Audisio, mieux entouré ici que dans la mouvance de Robert Randau ou de Louis Bertrand. Mais dont les noms les plus connus sont sans conteste ceux d’Albert Camus, d’Emmanuel Roblès et de Jean Pèlegri, et dont le principal éditeur fut Charlot. L'Ecole d'Alger se démarqua, de 1935 à 1955
La question du corpus et celle de la filiation se rejoignent ici, car les origines sont bien d’abord l’espace de la confusion, que les raccourcis de lecture idéologique successifs n’ont pas contribué à éclaircir, y introduisant au contraire foule de malentendus supplémentaires. Il est impossible d’affirmer de manière péremptoire, comme l’ont fait bien des intellectuels algériens, que Camus n’est pas algérien. Mais en même temps ses origines familiales sont ailleurs, tout comme l’est encore plus son espace de reconnaissance littéraire. C’est peut-être bien parce que Camus ne peut pas être exclu de la définition littéraire de l’Algérie que le lecture algérienne de son œuvre reste encore de nos jours aussi biaisée.
On date parfois d’une interview de Mohammed Dib dans Les Nouvelles littéraires en 1953 le début d’une perception en tant que telle d’une littérature algérienne naissante de souche arabo-musulmane auprès des lecteurs. L’essentiel est ici de souligner que ce qu’on a appelé « L’Ecole d’Alger » a fourni aux premiers romanciers algériens arabo-musulmans ou kabyles des lieux de publication et une première reconnaissance littéraire. Mais aussi une sorte d’antériorité non antinomique d’expression littéraire de l’espace culturel dont les uns et les autres se réclamaient.
Car les premiers écrivains algériens, Mouloud Feraoun, Mohammed Dib, Mouloud Mammeri et d’autres, comme Malek Ouary par exemple, et un peu plus tard Kateb Yacine, se réclamaient certes d’un espace à la définition bien problématique. Mais cet espace était « inauguré » en littérature par d’illustres prédécesseurs